La forêt des êtres : un nouveau propriétaire, une pratique qui se formalise.

Retour sur la visite organisée lors de l’assemblée générale de la SRFB, le 13 mai 2026, au Beau Vallon

par Anne Bolle Société Royale Forestière de Belgique, Responsable du projet « Forest4Youth »

Le 13 mai dernier, près de quatre-vingts membres de la Société Royale Forestière de Belgique (SRFB) s’étaient donné rendez-vous à Namur pour une visite de terrain, organisée avant l’Assemblée générale à Upigny.

Le lieu n’était pas anodin. Quelques mois plus tôt, le Beau Vallon, institution de soins spécialisée en psychiatrie et en santé mentale à Namur, est devenu propriétaire du bois situé à l’arrière de ses bâtiments. Une forêt qu’il a baptisée « la forêt des Êtres » et où les activités de soin en forêt prennent aujourd’hui une place plus claire et mieux organisée, avec des aménagements et une gestion progressivement structurée sur base de recommandations développées avec UNature1.

Cette acquisition n’allait pas de soi. Mise en vente par la communauté religieuse fondatrice de l’hôpital psychiatrique du Beau Vallon, la forêt a suscité des réflexions en interne. Le projet doit beaucoup à l’engagement de Jérôme Thonon, psychologue au Beau Vallon, qui emmène depuis longtemps ses patients en forêt et s’est formé à la (re)connexion nature. Convaincu des bénéfices de ces pratiques, il a contribué à faire mûrir l’initiative. C’est cette forêt-là, en cours de certification thérapeutique, que les participants sont venus arpenter.

Avant que les participants ne soient scindés en deux groupes, François Rassart, directeur du Beau Vallon, a reçu officiellement le label PEFC (gestion durable) pour la forêt des Êtres. Ce n’est pas un détail protocolaire. Il s’agit d’un prérequis : toute forêt candidate à la certification thérapeutique doit d’abord pouvoir attester d’une gestion sylvicole durable. Avant d’être un lieu de soin, une forêt thérapeutique reste une forêt bien gérée.

Une visite à plusieurs voix

Afin de faciliter les échanges, deux groupes ont été constitués. Chaque groupe rassemblait un guide SRFB, un gestionnaire forestier et un soignant. Un dispositif pensé pour faire dialoguer trois regards qui se croisent rarement sur le même terrain.

Dans le premier groupe, Philippe de Wouters et Amir Bouyahi, de la SRFB ont entraîné les participants dans un ping-pong nourri avec le docteur François-Xavier Polis, psychiatre au Centre Neuropsychiatrique de Dave (unité adolescent « Athanor »), et Patrick Vandenbroucke, directeur technique et logistique du Beau Vallon. Plutôt que d’exposer, ils ont choisi de susciter les questions, laissant le forestier et le thérapeute libres d’exprimer leurs interrogations.

Dans le second groupe, Anne Bolle, responsable du projet Forest4Youth à la SRFB, était accompagnée de Sébastien Jandrain, gestionnaire forestier mandaté par le Beau Vallon, et de Marie-Christine Werner, soignante au sein de l’établissement. Son témoignage, profondément ancré dans le vécu quotidien des patients, a particulièrement marqué les participants.

« En forêt, on n’a plus besoin de les recadrer »

Marie-Christine n’a pas parlé de théorie. Elle a raconté ce qu’elle observe, semaine après semaine. En forêt, les adolescents sont littéralement différents. Plus ouverts. Plus intéressés. Plus à l’écoute. Le besoin permanent de cadre, de redirection, de rappel à l’ordre, si présent à l’hôpital, s’estompe presque de lui-même. Comme si la forêt faisait, à sa place, une partie du travail.

Pour illustrer concrètement cette observation, elle a partagé une scène vécue la semaine précédant l’assemblée générale. L’institution venait d’accueillir deux couples de hérissons en vue de leur réintroduction, et les jeunes ne se sont pas contentés de les installer en forêt : depuis, ils veillent à leur bien-être, les nourrissent avec des croquettes pour chat et leur apportent de l’eau. « C’est très beau de les voir prendre soin de ces petits animaux », a-t-elle confié, « dans une forêt qui, elle, prend soin d’eux ». L’image, dans sa simplicité, en dit long : quelque chose s’est noué, des adolescents habituellement perçus comme vulnérables deviennent « protecteurs », avec la forêt, en arrière-plan, agissant comme un tiers bienveillant.

Dans le premier groupe, le docteur François-Xavier Polis est venu compléter ce témoignage en évoquant les courts séjours thérapeutiques organisés en forêt privées par le Centre neuropsychiatrique de Dave. Une anecdote a particulièrement frappé l’assistance : lors du temps de clôture de fin de séjour à l’hôpital, quand les jeunes prennent la parole, ce dont ils parlent, souvent à l’exclusion du reste, c’est de la forêt. Pas des soignants, pas des thérapies, pas des bâtiments… de la forêt.

Qu’est-ce qui fait d’une forêt un lieu thérapeutique ?

Tout au long de la balade, la question était sur toutes les lèvres : qu’est-ce qui distingue, concrètement, une forêt « comme les autres » d’une forêt à vocation thérapeutique ?

La SRFB y répond avec un outil en cours de finalisation, le PTFI (Indice du Potentiel Thérapeutique d’une Forêt2). Nourri d’une revue de plus de soixante publications scientifiques récentes, il propose une grille de lecture en plusieurs volets :

  • caractéristiques générales : certification PEFC/FSC, taille minimale, type de gestion ;
  • critères écologiques : diversité des essences, structure verticale, couverture de la canopée, présence de résineux (et de leurs monoterpènes), bois mort, éléments remarquables, paysage sonore aviaire ;
  • topographie et sol : relief, qualité du sol, sentiers sinueux ;
  • infrastructures : accessibilité, commodités, absence de nuisances.

Un point a été mis en exergue à plusieurs reprises sur le terrain : aucun critère, à lui seul, n’est excluant. Le PTFI n’est pas un verdict. C’est un outil de dialogue qui, devant chaque lacune, ouvre une recommandation et une piste de travail conjointe entre forestier et soignant.

Quelques éléments ont retenu particulièrement l’attention : les sentiers sinueux, qui invitent à ralentir et entretiennent ce que les psychologues Kaplan ont appelé la « fascination douce » ; le bois mort, indicateur de maturité écologique mais aussi support d’imaginaire ; le paysage sonore, dont la richesse est directement corrélée à la restauration de l’attention.

Production et soin : un choix exclusif ?

C’est sans doute la question la plus sensible pour un public de propriétaires forestiers, et il n’a pas été éludé. Cette forêt, en cours de certification thérapeutique, reste une forêt productive. Les participants ont d’ailleurs remarqué les marquages. Le produit de cette coupe servira notamment à financer les aménagements liés à la vocation thérapeutique du site.

Le message, porté par la SRFB, a été le suivant : un propriétaire peut donner à sa forêt un objectif spécifique sans renoncer à l’aspect économique dans sa gestion. Le Beau Vallon n’est pas l’illustration d’une opposition, mais d’une articulation.

Et puis, le scepticisme est légitime, Il est même sain face à une approche émergente comme celle-ci. Derrière les questions exprimées se nichent des préoccupations concrètes : la viabilité économique, la cohérence de gestion, la pérennité des usages. Plutôt que de les éviter, il s’agit de les accueillir, de les travailler, de les documenter. C’est précisément dans cet esprit que la SRFB s’est engagée dans le projet européen Forest4Youth : pour passer de l’intuition à la preuve, du témoignage à l’évaluation, et permettre, à terme, à chacun de se faire une opinion éclairée.

Forest4Youth : éprouver, mesurer, partager

Forest4Youth est un projet Interreg réunissant cinq pays partenaires. Ses objectifs : démontrer que la thérapie complémentaire (en complément de la médecine conventionnelle) peut bénéficier aux adolescents en souffrance psychique, et outiller soignants et forestiers pour mettre en place ses thérapeutiques en forêt.

Trois manques sont à combler pour convaincre les autorités publiques :

  • des preuves scientifiques : deux universités (ULB et RCSI3) accompagnent le projet et publieront leurs résultats ;
  • un plan de formation : porté notamment par UNature, en binôme santé-forêt ;
  • des lieux d’accueil validés : c’est le travail à effectuer à l’aide du PTFI, qui sera éprouvé sur le terrain dès septembre 2026 et durant dix-huit mois, à travers le suivi de 400 jeunes dans les cinq pays partenaires.

Fin juin paraît une première version d’un Guide pratique de sortie thérapeutique en forêt, à destination conjointe des soignants et des forestiers. Il s’enrichira au fil des retours de terrain.

Au-delà de la visite

Cette forêt est déjà, dans les faits, un lieu thérapeutique : les activités menées par les soignants en témoignent. Le travail de la SRFB, avec ses partenaires européens, consiste à donner à ces pratiques un cadre, des outils et une reconnaissance, afin qu’un jour ce qui bénéficie aujourd’hui à quelques-uns puisse devenir accessible au plus grand nombre, partout où le besoin s’en fait sentir.

Et au bout du chemin, l’ambition reste simple : qu’à force de passages en forêt, un jeune ancre en lui la certitude que, le reste de sa vie, lorsqu’il en ressentira le besoin, il pourra s’y ressourcer.

1. UNature est une organisation à but non lucratif présente au Canada, au Luxembourg, en Suisse et en France. Depuis une dizaine d’années, elle fait le lien entre la recherche scientifique sur les bienfaits de la nature et le terrain, à travers des programmes de reconnexion à la nature et des formations certifiantes destinées aux professionnels (santé, éducation, entreprises).

2. Inspiré de l’Indice de Biodiversité Potentielle (IBP) que beaucoup de propriétaires connaissent.

3. Royal College of Surgeons in Ireland : institution située à Dublin et spécialisée dans l’enseignement et la formation de la médecine et de la chirurgie en Irlande.